« L’ISLAM EST LA RELIGION DE L’ÉTAT
» N'EST BÉNÉFIQUE NI POUR L’ÉTAT NI POUR L’ISLAM.
Tout au long de la première moitié
du XXe siècle, les pays à majorité musulmane ont entamé une modernisation de
leur société. Cependant, ils ont presque tous déclaré dans leur constitution
que l’islam était la religion de l’État révélant les limites de cette
modernisation et la force de l’opposition portée par les conservateurs.
L’Algérie, ayant obtenu son indépendance en 1962, a inscrit elle aussi dans
l’article 4 de sa première constitution de 1963 que l’islam était la religion
de l’État. Un principe repris dans l’article 2 de toutes les constitutions qui
ont suivi. Dans le projet de révision de la constitution lancé par le
gouvernement actuel, cet article n’est pas concerné, ce qui annonce son
maintien.
L’expression « L’islam est la
religion de l’État » peut avoir deux sens différents mais très complémentaires.
Elle peut signifier que l’islam appartient à l’État. Celui-ci veille sur son
organisation et intervient dans son champ comme une de ses institutions. Elle
peut signifier que l’État appartient à l’islam. Si l’État est une entité
abstraite et ne peut avoir la foi lui permettant d’appartenir à l’islam, l’État
appartient à l’islam signifie que l’État respecte dans son fonctionnement les
recommandations de l’islam. Dans les deux sens, ce principe pose un grand
problème non seulement à l’État, mais aussi à l’islam.
En tant que religion, l’islam est
censé être « ce qui relie à Dieu et à lui seul » ou une « relecture de Dieu en
soi », deux étymologies que retient Saint Augustin. Ainsi, l’islam doit relever
du monde de la spiritualité et de la relation de l’individu avec le divin. Or,
l’État qui fait de l’islam une de ses institutions et intervient dans son champ
le transforme en politique. Les imams devenant des fonctionnaires de l’État
reçoivent leurs ordres de celui-ci. Ils n’expriment pas sincèrement et
librement ce qu’ils pensent au sujet de la religion mais ce qui correspond aux
exigences de l’État.
Quant à ceux ayant des ambitions
politiques, ils affichent une appartenance à l’islam quand bien même ils
n’auraient aucune foi et cela uniquement pour réaliser leurs objectifs.
D’autres le font pour ne pas être accusés de désobéissance à l’État, étant
donné que sortir de la religion officielle de l’État ou en avoir une autre, ou
même avoir un avis diffèrent au sujet de la religion, peut être considéré comme
une opposition à l’État. Ainsi, la foi qui devrait être une conviction
personnelle devient pour beaucoup un calcul politique, une obligation sociale
et même une hypocrisie.
L’islam, comme les deux autres
religions monothéistes, affirme porter une vérité divine dont le champ dépasse,
par conséquent et vu la nature du divin, l’entendement humain. Ainsi, le
croyant doit être dans une recherche perpétuelle pour s’approcher au maximum de
cette vérité. Une telle tâche nécessite une adhésion personnelle et une liberté
totale de penser et de s’exprimer. Or, un islam institution de l’État est une
entrave à cette liberté, car, par définition, l’État représente le pouvoir qui
impose l’obéissance.
« L’islam est la religion de l’État
» ne nuit pas seulement à l’islam, mais également à l’État. Il le met dans une
grande difficulté d’ordre pratique qui résulte du fait que l’islam est
multiple, ce qui impose une question importante : quel est islam qui est la
religion de l’État ? Celui existant auprès de Dieu, selon la foi musulmane, ou
celui existant dans les textes coraniques ou encore celui que les musulmans
conçoivent et pratiquent. Cette multiplicité de l’islam sur le plan vertical
montre qu’il y a trois niveaux de l’islam qui ont chacun leurs critères
propres. Le premier, appartenant au monde de la métaphysique et du divin, est
hors de portée humaine. Le deuxième est lui aussi hors de portée humaine étant
donné que toute tentative de le comprendre ou de l’interpréter la place
immédiatement dans le troisième niveau qui est celui de l’islam tel que les
musulmans le comprennent et le pratiquent. C’est ce troisième islam qui est
désigné par « L’islam est la religion de l’État ». Le problème, c’est qu’il est
à son tour multiple. Multiplicité horizontale qui résulte des nombreuses façons
de le comprendre et de le pratiquer.
D’aucuns pourront rétorquer,
concernant l’Algérie, qu’il s’agit de l’islam malékite. En effet, l’État
algérien par le biais de son ministère des affaires religieuses, affirme que le
malékisme représente la référence religieuse en Algérie. Cependant, d’une part,
les Algériens ne sont pas tous malékites ni même tous sunnites. Il y a des
soufis, des ibadites, des wahhabites, des modernistes, des traditionalistes et
la liste peut être longue. D’autre part, il y a une imbrication entre le
malékisme et le soufisme et le malékisme et le wahhabisme telle qu’il est
difficile de savoir quel est l’islam qui est la religion de l’État. Comme
l’islam est une institution de l’État, c’est-à-dire une politique, on a donc
une institution de l’État dont on ne sait pas clairement quelle est sa
politique, ce qui est très problématique pour l’État.
Tout État a comme objectif d’être
celui de tous les individus. Or, se réclamant de l’islam malékite (une école de
l’islam sunnite), l’État se présente comme celui d’une partie de la population,
celle qui y appartient, et non de toute la population étant donné qu’en
Algérie, non seulement il y a plusieurs islams, mais les citoyens ne sont pas
tous musulmans ni tous croyants. « L’islam est la religion de l’État » met donc
l’État en contradiction énorme avec lui-même et l’empêche de ce fait de se
réaliser en tant qu’État.
Il le met également en contradiction
avec ses autres objectifs. Le plus important est celui de l’égalité stipulée
dans les articles 32 et 34 de la constitution algérienne, étant donné que la
première condition de l’égalité est la neutralité de l’État vis-à-vis des
croyances religieuses et non religieuses. Or, un État déclarant appartenir à
une religion particulière prend parti en faveur d’une religion (un islam),
celle de l’État. Les individus n’ont par conséquent pas tous les mêmes chances
d’exprimer et de vivre leurs convictions religieuses ou non religieuses. La
religion de l’État, qui est celle d’une partie de la population, est promue et
imposée à toute la population. À l’école, les enfants sont tous soumis à la
même éducation religieuse, sans aucune distinction concernant l’appartenance
religieuse de leurs parents et même code de la famille est appliqué à tous les
Algériens.
Ainsi, alors que la constitution
garantit l’égalité des Algériennes et des Algériens (articles 32, 34 et 38), le
code de la famille donne aux hommes, parce que ce sont des hommes, des
privilèges au détriment des femmes, parce que ce sont des femmes. Le juriste
algérien a considéré plus important de légiférer conformément à la charia
plutôt qu’à la constitution qui représente les normes suprêmes de l’État.
Ainsi, l’article 2 de la constitution est en conflit avec les autres articles
qui stipulent la liberté et l’égalité. Ces contradictions dans le fonctionnement
de l’État en tant qu’institution portent atteinte à sa crédibilité et par
conséquent l’affaiblissent.
Jusqu’aux années 1970 et bien qu’ils
aient déclaré « L’islam est la religion de l’État », les pays du Moyen Orient
et ceux du Nord de l’Afrique ont entamé une certaine sécularisation, donc une
modernisation, de la politique et de la société. Un projet qui n’a pas pu se
réaliser réellement. Bourguiba n’a pas pu émanciper le statut personnel de
toute tutelle de la religion et des traditions et l’Algérie n’a pas pu
promulguer un code de la famille issu de la raison et séparé de la charia.
Le principe « L’islam est la
religion de l’État » a été une porte par laquelle la religion n’a cessé de
s’introduire dans la gestion des affaires de la cité. En Algérie, en 2016,
l’article 50 a été ajouté dans le texte de la constitution stipulant clairement
que la liberté d’expression s’arrêtait aux frontières des valeurs de la
religion (mais aussi celles de la morale et de la culture qui posent également
beaucoup de questions nécessitant une réflexion profonde), ce qui signifie que
l’État protégeait la religion (l’islam de l’État). Il en est de même en Tunisie
où l’article 6 a été ajouté en 2014 affirmant que la constitution protégeait la
religion et le sacré. Deux articles qui constituent une régression dans le
projet de construction d’un État moderne dont le rôle est de veiller à garantir
non pas l’intérêt de Dieu mais celui des individus qui est le sens même de
l’existence de l’État et l’objectif du contrat social. Ainsi, le principe «
L’islam est la religion de l’État » impose à l’État une fonction qui n’est pas
la sienne, celle de protéger la religion, et un rôle qui n’est pas celui que la
population attend du pouvoir. Les Algériens attendent de l’État qu’il leur garantisse
les moyens d’accéder au travail, à la bonne éducation pour leurs enfants, au
logement, aux soins, à la culture et à la sécurité. L’État qui se veut
protecteur de la religion se met sur le terrain du religieux et rivalise avec
son discours. Il se retrouve ainsi dans une situation l’obligeant à se soucier
d’être conforme aux recommandations de la religion au détriment des
revendications sociales, culturelles et politiques du peuple. Il se détourne de
sa fonction d’État comme on l’a vu lors de la distribution du Coran par la
police pour le personnel soignant pendant la crise sanitaire causée par la
Covid-19. En s’occupant de la vie religieuse des individus, ce qui ne relève
pas de sa responsabilité, l’État disperse ses efforts mais aussi institue des
inégalités, comme celles entre les hommes et les femmes, et de ce fait accepte
des injustices alors qu’il est censé les combattre. Un autre droit garanti par
la constitution est celui de la liberté d’expression et de conscience stipulé
dans l’article 42 et dans l’article 38 concernant les « droits de l’Homme ».
Cependant, comment procéder si l’État protège la religion et même une version
particulière de la religion ? La constitution qui protège une religion ne peut
garantir la liberté de conscience. Bien au contraire elle donne à l’État et à
la société un cadre juridique pour la piétiner. La constitution qui veut
protéger une religion et imposer à tous les lois de celle-ci révèle la
persistance d’une conception de la société qui est fermée et dont les individus
appartiennent tous à la même famille et donc croient tous à la même religion.
Une vision tribale qui va à l’encontre de la réalité politique, démographique,
géographique et culturelle de l’Algérie d’aujourd’hui. Tous ces paradoxes
compliquent les textes juridiques fondamentaux et brouillent ainsi le
fonctionnement de l’institution de l’État.
La séparation
de la politique et de la religion est l’ultime solution. La séparation de la
politique et de la religion est l’ultime solution pour mettre fin à la
confusion entre ces deux domaines. Il faut que l’État soit une politique et non
une religion et il faut que l’islam soit une religion et non une politique. Il est
dans l’intérêt de l’État, s’il veut construire une Algérie moderne, de mettre
fin à l’introduction de la religion dans le domaine politique afin de mettre
fin aux ambiguïtés et aux contradictions qui font perdre à la constitution sa
crédibilité et fragilisent l’État. L’Algérie a besoin d’un système juridique
issu de la raison qui sera, en accord avec les principes constitutionnels que
sont l’égalité et la liberté, capable de s’adapter aux circonstances nouvelles
et de suivre le dynamisme de la société. Les règles de la religion non
seulement ont été conçues à une époque où les valeurs modernes, l’égalité et la
liberté, n’étaient pas connues, mais aussi la religion, domaine du sacré,
accepte difficilement le changement et l’évolution. Il est indispensable que
l’État s’émancipe de la religion pour remédier au fossé qui s’élargit entre les
lois qui administrent la société et la société. Pour que l’État puisse être un
État juste qui n’accorde aucun privilège pour des raisons de sexe ou de
religion. Pour que tous les Algériens soient des citoyens égaux devant la loi.
Pour que l’État puisse être neutre à l’égard des religions et respectueux des
libertés et des croyances religieuses. Pour le philosophe anglais John Locke
(1632-1704), la neutralité de l’État est la condition qui lui permet de tolérer
toutes les religions. Il est également dans l’intérêt de l’islam de se libérer
de la politique qui l’instrumentalise et de devenir une religion. Ceux qui font
la politique en utilisant l’islam ne sont intéressés ni par le monde de la
religion ni par Dieu mais uniquement par le pouvoir. Il est indispensable que
l’appartenance à l’islam soit une conviction personnelle. L’idée de la
séparation de la religion et de la politique effraye, cependant, un grand
nombre de personnes pensant que l’État doit protéger la religion. Or, la
religion est fondée sur la foi qui est une conviction, c’est-à-dire un jugement
intérieur strictement personnel. Quand elle a recours à l’État, qui est une
force extérieure, pour exister, quand elle a besoin de punir des personnes pour
se protéger, c’est qu’elle a cessé d’être une religion. Elle est devenue une
politique. Elle met fin à son existence en tant que telle. Pour John Locke, si
l’objectif de la religion est le salut de l’âme, il ne sert à rien d’obliger
une personne à y adhérer de force car son âme ne sera de toute manière pas
sauvée. L’idée de l’État qui protège la religion va même à l’encontre de
plusieurs textes coraniques reconnaissant à l’individu la liberté de croire ou
de ne pas croire. Ensuite pourquoi Dieu aurait-il besoin d’un État pour le
défendre ou défendre sa parole ? N’est-il pas l’être parfait, le tout-puissant
? Évoquer la séparation de la politique et de la religion ou la laïcité nous
amène néanmoins à une question cruciale : comment séparer la politique de la
religion si l’islam lui-même ne les sépare pas et cela depuis 622 ? Voilà ce
qui nécessite, en plus d’une réforme de la politique pour séparer l’État de la
religion, une réforme de l’islam pour le séparer de la dimension juridique et
politique et d’adapter son discours aux nouvelles valeurs de l’humanité. Pour
cela, une rupture épistémologique et psychologique s’impose pour passer à l’âge
moderne. « La modernité est certes née en Occident, mais elle est un acquis de
l’humanité, un signe de son évolution et de sa maturité »
Razika Adnani est une islamologue.

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