Et si le poète avait raison
Lorsque Lounis Aït Menguellet fait son entrée sur la scène de l’Olympia pleine à craquer, une écharpe autour du cou aux couleurs du drapeau amazigh, il énonce sobrement :
« Twalam-iyi-d kecmeγ-d s "drapeau" yagi enneγ. Snat tmeγriwin agi, tin n yiḍelli d tin n wass a, a tent hduγ i wagad enni i wwin γer lḥebs γef laǧal n wagi.
Annect agi ur t nqebbel ara. Ur nezmir ara a t neqbel axateṛ kra n win i-d-kecmen tamurt enneγ yufa-t-id din. D neţţa i d amezwaru. Ur tesɛiḍ anwa ara γ-t-ikksen.
Tameγra n wass-a d tin n yiḍelli hdiγ tent diγen i wagad i-d-iteffγen, atan leḥḥun nnig 8 wagguren aya. Iţsemma, yiwet n tekti enneγ, nekwni s wagad ileḥḥun, d agdud n Lezzayer a lla ileḥḥun. »
(Vous m’avez vu entrer avec notre drapeau. Ces deux soirées, celle d’hier et celle d’aujourd'hui je les dédie à ceux qui ont été emprisonnés en raison de ce drapeau.
Cela, nous ne l’acceptons pas. Nous ne pouvons l’accepter. Car tous ceux qui sont entrés dans notre pays ont trouvé là ce drapeau. Il était là en premier. Nul ne nous l’enlèvera.
Ces deux soirées, je les dédie aussi à ceux qui sortent pour marcher depuis maintenant plus de 8 mois. Au vrai, nous avons tous le même idéal, nous qui marchons. C’est le peuple algérien qui marche.)
Ces mots simples ont figé d’émotion le public. Avec une résonance particulière en moi, car je me suis souvenu.
Souvenu qu’en 1985, lorsque le comité directeur de la LADDH avait été emprisonné et traduit devant Cour de sûreté de l’État pour avoir créé la première ligue des droits de l’Homme, Lounis Aït Menguellet avait dédié une chanson aux prisonniers.
Cela lui avait valu d’être lui-même enlevé (déjà) le 5 septembre 1985. Sa famille n’apprendra la nouvelle de son « arrestation » que le 9 septembre. Il sera condamné à trois années de prison ferme et incarcéré à El Harrach.
C’était l’époque où le colonel Chadli qualifiait de « traîtres », de « harkis de l’ère de l’indépendance » les militants des droits de l’Homme. L’époque où le colonel rejetait avec véhémence le vocable « Berbère » pour s’affirmer « Algérien arabisé par l’islam ».
À l’époque, nous n’avions pas de généraux. Depuis, ils ont pris du grade. Mais était-ce nécessaire si c’est pour répéter les mêmes inepties et commettre les mêmes injustices ?
Nous n’avons pas beaucoup avancé, me dira-t-on. Lounis Aït Menguellet, le savait : « Iḍul s anga ara nṛuḥ », chantait-il. (La route est encore longue).
Aujourd'hui, ces jeunes prisonniers qui ont pris le relais ont, tout comme leurs aînés d’alors, affronté leurs juges avec bravoure et honneur et Samira Messouci, de sa cellule d’El-Harrach, nous exhorte à ne pas abandonner, à poursuivre notre longue marche.
Aujourd'hui, ces jeunes-là, ils ont beau les réprimer, les arrêter, les cloîtrer dans des geôles, les embastiller à El-Harrach ou ailleurs, ils ne sont plus seuls.
Ils ne plus seuls, car contrairement au dicton et contre la logique des dictateurs, dans le cœur du poète :
"Mi teγliḍ medden akw inek"
« Quand tu tombes, tous t’appartiennent »
Ce soir, la magie du verbe de Lounis a soudé à l’unisson le public de l’Olympia et, travers lui, tous les patriotes aux détenus d’El Harrach et d’ailleurs.
Ad-tṣeggem ddunit yessek
Lukan am kečč ţţilin
A s tekkes nnuba i wemcum
Et si le poète avait raison et que c’en était fini des tyrans.

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